117. Gros et menus pineaux vers 1800

Chaque source écrite se rattache à un type de documents qui dispose de sa propre logique. Les travaux en cours dans le cadre de CepAtlas (université de Tours et ici article 113) le révèlent à propos d’enquêtes d’origine préfectorale du tout début du 19e siècle.

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117. Gros et menus pineaux vers 1800

116. D’énigmatiques plants et raisins « tendres » dans le Val de Loire

On trouve dans les sources d’archives des 18e et 19e siècles des mentions répétées de noms formés à partir de l’adjectif tendre et plus rarement d’un substantif dérivé attesté dès la fin du Moyen Age : tendrier.

Des mentions du nom Noir Tendre datent de 1783 et sont attachées à des envois de plants de ce nom depuis Selles-sur-Cher (Loir-et-Cher), La Châtre et Issoudun, dans le Cher.

Les mentions suivantes, du début du 19e s., proviennent des deux départements voisins, de nouveau le Loir-et-Cher (41) et l’Indre-et-Loire (37) . Ce sont des envois à Paris pour la collection de vignes du Luxembourg :
1804, Noir tendre  à Blois et dans le canton d’Oucques(41),
1806, Noir tendre à Saint-Aignan (41)
1808, Noir tendre en Indre-et-Loire (37)

Un Noir tendre est mentionné auparavant dans le Berry au 18e siècle, que j’ai, à tort, rapproché du Cot.

Dans le Loir-et-Cher, on pense à une opposition entre les noms Noir tendre et Gros noir, le second désignant des variétés teinturières et très productives de vins de faible qualité. Cette proposition est à manier avec la plus grande prudence car sont aussi au même moment mentionnés des auvernats tendres qui ne désignent pas des chardonnays ou pinots blancs (que l’on ne savait pas distinguer les uns des autres) mais des blanchetons, donc selon toute vraisemblance des plants de Folle Blanche, eux aussi très productifs de vins médiocres à l’image du Gros noir. Tendre n’est donc pas toujours une indication de qualité.

Tendrier (tendrié), plus rare, semble s’appliquer à des raisins blancs. Un Tendrier en 1808  à Chédigny (37) est dit du Poitou. En 1797 un blanc tendrier est mentionné en Anjou, et en  1804, un tendrier blanc dans le Maine-et-Loire

Un Fromentin noir ou Tendrier, variété de pineau, reçu du Cher est mentionné dans le catalogue de la collection du Luxembourg à Paris en 1809.

Enfin, Samuel Leturcq (Université de Tours) a relevé dans les comptes de la fin du 14e siècle (1385) du comte de Blois la mention de plantsblancs nommés tendrier.

Du Cher au Maine-et-Loire, Ce nomTendrier est certainement équivoque, d’usage imprécis, appliqué à des blancs et des noirs ; de plus tendre paraît être un qualificatif peu discriminant…

A suivre donc.

116. D’énigmatiques plants et raisins « tendres » dans le Val de Loire

115. Les noms des plants blancs à La Charité (sur Loire) en 1783

Dans l’enquête de l’intendant Dupré de Saint-Maur de 1783, les indications données dans le mémoire envoyé de La Charité’ sur-Loire (mémoire D66, Généralité du Berry) mentionnent à sept reprises des plants envoyés depuis la rive droite de la Loire, actuel département de la Nièvre, en Bourgogne.

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Ces noms sont Muscadet, Sauvignon, Blanc-Fumet, Gamet blanc ou Fromenteau, Gois Blanc, Petit Moreau blanc, Gros Moreau blanc, accompagnés des commentaires suivants :

Muscadet blanc – D66.5  : feuille large, longue et découpée, le grain rond, gros et jaune, la grappe longue et claire, abondant en vin. dur et bon, fait d’excellent vin à Pouly sur loire par ce qu’on luy donne le tems de murir.
Sauvignon blanc– D66.7 : feuille verte, large et ronde, peu découpée, grain gros rond, jaune, la grappe courte très serrée, donne peu, vin de la premiere qualité.
Blanc fumet – D66.12  : blanc, feuille verte, ronde, découpée, grain rond, petit, jaune, piqueté, serré, grappe courte et jaune, donne peu mais bonne qualité.
Gamet blanc ou fromenteau – D66.3 : feuille blanche, ronde et mince, dentelée, grain moyen, rond, blanc, serré, grappe verte et courte, abondant. vin de mauvaise qualité.
Gois blanc  #1 – D66.1 : feuille large, épaisse, decoupure ronde, grain blanc jaunatre, gros et rond, piqueté de rousseures. grappe blanche de six pouces de de longueurs, lache, mauvaise qualité de vin, donne beaucoup, gout aigre.
Petit Moreau blanc  – D66.8  : feuille blanche, ronde et petite, peu découpée, le grain petit, serré, rond et blanc, la grappe courte, donne peu. vin de bonne qualité.
Gros Moreau blanc  – D66.10 : feuille large, verte, peu découpée, grain gros rond, blanc, serré, grappe verte un peu allongée, donne beaucoup, mauvaise qualité. vin plat.

Peut_on identifier des cépages derrière ces noms ?

Muscadet blanc désigne très probablement ici le Chasselas comme le laisse penser l’allusion à Pouilly-sur-Loire. C’est déjà un nom résiduel qui renvoie à une réalité ancienne, lorsque muscadet s’appliquait à diverses variétés aux baies à forte teneur en sucre, pour la table ou la cuve.

Sauvignon et Blanc fumet désignent  la même variété  qui porte de nombreux noms vernaculaires

Gamet blanc ou fromenteau ne désigne certainement pas le Pinot gris, comme souvent en Champagne à cette époque, mais plus probablement ici le Melon, voire l’Aligoté. Cette question a déjà été abordée au sujet de fromenteaux à Saint-Amand-Montrond en 1741 (article 79).

Gois est l’une des multiples variantes du nom Gouais, médiocre mais très productif et très répandu dans les vignobles européens où il fut un géniteur majeur (voir l’article 102 pour les vignobles ligériens).

Petit et Gros Moreau blancs ne sont pas interprétables. L’origine du nom peut se trouver dans une variante du nom Samoireau (Saint-Moreau, Moreau …)  qui désignait des Côt ou de Moreau pour plant noir, par attraction. En effet, on utilisait parfois le nom d’une variété dominante dans une couleur pour désigner des plants qui, dans l’autre couleur principale (blanc/noir, noir/blanc), présentaient des caractères approchants (aspect du cep; de la grappe ou des baies, fertilité faible ou élevée, produit fini : « bon » à « mauvais » vin,  …)

115. Les noms des plants blancs à La Charité (sur Loire) en 1783

114. Côt rouge, Côt vert

Sous ces noms distincts, deux « variétés » du même « cépage » tiennent une place importante dans la tradition, jusqu’à nos jours.

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Dans l’introduction de Mille variétés de vignes Victor Pulliat écrivait en 1888 :« Autant que nous le pouvons, nous cherchons à débrouiller le chaos de l’immense nomenclature des cépages en en diminuant le nombre par l’application de toutes les synonymies que nous reconnaissons, en rejetant comme variété tout ce qui n’est que le résultat de la culture et de la sélection ; et tous les sujets qui n’ont pas des caractères bien fixes et bien tranchés. ainsi, dans la longue liste des Gamays à grains allongés, publiées par nos prédécesseurs, nous n’admettons qu’une seule variété, celle connue sous le nom de petit Gamay ou Gamay beaujolais. Tous  les différents plants obtenus par le choix des boutures ne sont pour nous que des améliorations et non des variétés.Il en sera de même de toutes les prétendues variétés qui auront une origine de ce genre.

A l’article Côt (p.93), voici ce qu’écrivait Victor Pulliat en appliquant le principe énoncé dans l’introduction  : « Les dénominations de Côt à queue rouge et de Côt à queue verte ne désignent qu’un seul et même cépage, ce sont deux variations de couleur sans persistance qui proviennent du sol et de l’exposition. »

Cette appréciation est reprise, confirmée et assortie d’une explication en 1960 par les auteurs qui, autour de Louis Levadoux,  rédigèrent la Synonymie ampélographique de l’Ouest viticole français (Artozoul et al.) :

« Cot vert : forme ou prétendue forme de Cot
[…]
Cote Rouge :  c’est le plus ancien nom du Cot dans le Sud-Ouest. Lorsque la Côte rouge croît dans des terrains fertiles, elle cesse d’être rouge et porte de ce fait le nom de Côte verte. »

Autre distinction erronée du même ordre,  à Libourne en 1784 dans  les envois à l’intendant Dupré de Saint-Maur (Mémoire D109.18), au sujet du Noir de Pressac, (nom local). L’observation est certainement avérée ; les conclusions qui en sont tirées, fausses :

« Ce raisin est de deux especes, on le distingue en queue rouge et en queue blanche, le premier est de gout très superieur et moins sujet au brouillard, l’un et l’autre font un vin noir et bon, lorsqu’ils sont melés avec d’autres sepages, mais seuls ils feraient un vin mat »

114. Côt rouge, Côt vert

111. Deux noms, un même cépage  jusqu’au début du 20e siècle

Aujourd’hui nous savons qu’un même cépage blanc a été mentionné dans le passé sous les deux noms Sacy et Tressallier. Longtemps, sans qu’on le soupçonne , cette seule variété a, en quelque sorte, mené deux existences séparées, sous deux noms distincts.

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Sacy en Bourgogne et aux alentours, Tressallier dans le Bourbonnais (puis dans l’Allier). Dans les deux endroits, les mentions sont rares et plaident pour un usage très localisé du plant, sans grande diffusion. Les mentions à peu près fiables les plus anciennes datent du 18e siècle aussi bien en Bourgogne que dans le Bourbonnais. Encore à l’aube du 20e siècle l’Ampelographie de Viala et Vermorel, dans laquelle tant de problèmes d’identité ont été résolus, présente les deux noms de façon totalement séparée sans que la moindre hypothèse soit avancée au sujet de l’identité biologique cachée par des noms vernaculaires. Au-delà du cas particulier de ce cépage, cela souligne la marge d’incertitude qui demeure sur les origines géographiques présumées des cépages anciens.

Selon le groupe d’ampélographes qui a publié en 1960 un article collectif sur la synonymie des cépages (Artozoul et al. à l’initiative de L. Levadoux), Adrien Blanchet fut le premier à se saisir et à résoudre le problème en 1902 et en 1905.

Aujourd’hui,  la biologie moléculaire a prouvé que Sacy et Tressallier sont un seul et même cépage issu du croisement du Pinot et du Gouais comme bien d’autres variétés, en Bourgogne et ailleurs. Ce point est donc réglé, l’obstacle du mur des noms est tombé mais il reste une question car ce cépage ne peut avoir eu qu’un berceau ! Fut-il obtenu en Bourgogne ou dans le Bourbonnais ?

L’association Pinot-Gouais nous mène intuitivement vers la Bourgogne, où de nombreux cépages sont censés être  nés de ces deux parents : Chardonnay, Melon, Gamay, Aligoté, etc. Le Sacy trouverait sa place dans cette série. Il aurait ensuite descendu la Saône ou la Loire et trouvé une terre d’accueil dans le Bourbonnais. Ce schéma correspond à l’idée que nous nous faisons de la place initiale de la Bourgogne dans les encépagements de la moitié orientale de la Loire.

L’inverse peut-il être considéré ? Originaire du Bourbonnais et trouvant une terre d’accueil en Basse-Bourgogne ? Une documentation écrite tardive et éparse qui ne permet pas de connaître cette variété avant la fin du 18e siècle est un obstacle pour aller plus avant. Aujourd’hui le cépage est propre au vignoble de l’Allier, notamment celui de Saint-Pourçain, sans que l’on puisse avancer qu’il y soit attaché depuis le Moyen Age pour produire des vins blancs estimés. Par ailleurs, il est absent des sources entre Basse-Bourgogne et Bourbonnais, ce qui est un indice d’introduction volontaire plutôt que de propagation lente. Le site Pl@ntgrape, réputé pour son sérieux, le dit « autochtone de l’Allier » sous son nom officiel Sacy. Si tel était le cas, il aurait mieux valu le dénommer officiellement Tressallier… (une difficulté identique existe entre Romorantin et Dannery mais les noms une fois arrêtés doivent être maintenus, sous peine de retour à l’instabilité antérieure !).

Notons aussi que le nom de Farinier (et nombreuses variantes) semblait s’appliquer à ce même cépage au 19e siècle dans le Jura, mais à la différence de Tressallier, ce nom vernaculaire renvoyait explicitement à Sacy.

Tout ceci nous place devant ou dans le labyrinthe des noms anciens. Le nom de Sacy et aussi celui d’Essert, en usage en Basse-Bourgogne (auxerroise) renvoient à deux communes de l’Yonne qui, selon l’option choisie, pourraient être le berceau du cépage ou simplement les lieux de transit de plants importés du Bourbonnais. C’est déjà le cas pour le village de Chasselas (en Bourgogne) où transita le Fendant ou plant de Lausanne lorsqu’il fut introduit depuis l’arc alpin.

Ce qui est original ici est la longue double identité de la même variété sous deux noms (principaux) aux usages circonscrits. Chacun est identifié, aucun rapprochement effectué, y compris en collection. Ce sont deux noms vernaculaires au destin parallèle dont il reste délicat d’écrire une histoire simple et linéaire. Il est probable que de nombreuses situations similaires nous échappent parce que la variété concernée a disparu et que la confrontation du vivant à la documentation ancienne est impossible.

Métaphoriquement, il faudrait parler de labyrinthe ou de dédale des noms anciens pour exprimer la double idée pour qui s’y aventure, de la perte déroutante de l’orientation et de l’énigme insoluble de l’issue. Il serait, par souci de clarté, utile de regrouper les noms anciens sous un vocable qui en fasse une catégorie de la connaissance. Le vocable ampélonyme, nom de vigne en grec, général et flou, tombé en désuétude pourrait faire l’affaire. Il désignerait, par convention, les noms anciens multiples, antérieurs à la mise en place de la nomenclature qui a procédé à des choix parfois arbitraires comme on le voit ici, mais choix clairs et exclusifs.

111. Deux noms, un même cépage  jusqu’au début du 20e siècle