101. Cépage et hybride dans la terminologie

Dans chaque champ scientifique, l’élaboration, souvent lente, laborieuse et évolutive d’une terminologie et d’une nomenclature ont pour objet de rendre l’objet étudié intelligible au plus grand nombre.

A cette fin, il faut que les termes et les noms choisis soient univoques, portent une signification étroite, ce qui évite les malentendus. Pour ce qui est de la vigne cultivée, la nomenclature des variétés est aujourd’hui clairement établie. Il n’en va pas de même lorsqu’il est question de la terminologie qui concerne les diverses espèces de vignes cultivées, surtout depuis l’introduction massive en Europe d’espèces ou de variétés de vignes américaines à la fin du 19e siècle.

Tout le monde  – c’est à dire botanistes, ampélographes, historiens, vignerons, œnologues, sommeliers, amateurs, consommateurs, etc. –  gagnerait à ce que les deux termes le plus couramment usités, cépage et hybride, désignent sans équivoque deux catégories de vignes cultivées distinguées sur des critères objectifs et irréfutables. Aujourd’hui la confusion entre les vignes à vin traditionnelles, qui appartiennent à la seule espèce vinifera et des vignes récentes et contemporaines issues d’espèces autres croisées avec des vinifera sont toutes couramment dénommées cépages, souvent en cultivant l’ambiguïté, par la même occasion.
Les nouvelles variétés dites résistantes issues de croisements interspécifiques sont en passe d’investir les vignobles historiques, y compris ceux en appellation d’origine contrôlée (AOC/AOP) et d’y concurrencer les vinifera traditionnelles avant peut-être de les remplacer.

Ce mouvement d’ampleur aux conséquences inconnues ne peut être dissimulé, comme c’est le cas à l’heure actuelle, en dénommant cépage tout le matériel végétal utilisé. Notamment les amateurs et les consommateurs de vins d’appellation doivent être informés du fait que, sous une appellation traditionnelle, ils pourront, sans nécessairement le savoir, boire des produits qui ne seront plus issus des seuls vinifera. Par exemple, la revue professionnelle Vitisphère annonce ce mois-ci que le syndicat général des vignerons des vins de Champagne vient de se prononcer en faveur l’introduction du « cépage » sic Voltis à titre expérimental. Or Voltis est une variété interspécifiques, un hybride (cf. à ce sujet, l’article précédent).

Deux termes simples, univoques et aisément compréhensibles, peuvent servir à dénommer ces deux catégories distinctes de vigne cultivée : cépage pour désigner les seules variétés de vinifera issues de croisements intraspécifiques traditionnels, c’est-à-dire plurimillénaires, hybride pour désigner les variétés interspécifiques, issues de croisements récents entre diverses espèces. La distinction majeure s’effectue alors autour d’intra et d’inter espèce(s).

Selon ses propres convictions chacun pourra trouver des arguments historiques pour approuver ou rejeter cette proposition, car depuis la fin du 19e  siècle la documentation est en permanence contradictoire. On y trouve tout et son contraire dans l’usage des mots cépage et hybride. Or le propre d’une terminologie est de s’affiner au fil des questions qui se font jour en étrécissant de façon consensuelle le sens de mots univoques pour qu’ils restent porteurs des éclaircissements nécessaires à mesure que la connaissance progresse et que les méthodes et techniques ouvrent de nouveaux horizons. La probabilité que cela advienne est en l’occurrence quasi nulle tant les intérêts en jeu sont importants et l’entretien de la confusion profitable. C’est en tout cas la distinction dont j’ai fait et ferai usage ici, par souci de clarté.
Un mulet est un mulet, ni un cheval ni un âne.

101. Cépage et hybride dans la terminologie

100. Cépages et hybrides au début du 21e siècle

Par définition ce blog, dit d’ampélographie rétrospective, est tourné vers l’histoire ancienne ou récente des variétés de vitis vinifera, les cépages. J’avais prévu de consacrer ce centième article au Gouais, cépage médiocre et décrié mais grand géniteur, grand pourvoyeur de variétés en Europe. De nombreux cépages des vignobles échelonnés au fil de la Loire ont d’ailleurs le Gouais pour parent ou antécédent, ce qui justifiait que quelques lignes lui fussent consacrées.
Mais l’actualité invite à se tourner vers le présent et l’avenir.

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100. Cépages et hybrides au début du 21e siècle

99. Un nouveau cépage reconnu en 2019, le Melon Rouge

L’existence de cette nouvelle variété a été officiellement reconnue en 2019 par une inscription dans la liste A du Catalogue officiel des variétés de vigne. Il s’agit du Melon Rouge Rg, issu d’une mutation du Melon, qui a été observée dès 1995 dans le vignoble nantais.

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99. Un nouveau cépage reconnu en 2019, le Melon Rouge

98. Berligou, nom local de Pinot noir et non cépage

Il y a quelque temps, j’ai intitulé un billet (le n°91) le Berligou, cépage breton. C’était une erreur qu’il convient de rectifier.
Le Berligou n’est pas « une variété autonome, un cépage à proprement parler »  comme je le proposais en ayant lu trop rapidement les rares écrits qui lui sont consacrés.

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98. Berligou, nom local de Pinot noir et non cépage

97. Du nouveau dans l’étymologie du nom Auxerrois au 16e siècle

Il s’agit ici de l’Auxerrois noir du Quercy, le Cot ou Malbec de la nomenclature officielle actuelle.

L’origine de ce nom est ambiguë. La source la plus ancienne connue du nom Auxerrois est le Discours sur le Vin de François Roaldès, un juriste de l’université de Cahors mort en 1589 dont le travail n’est pas daté avec précision car demeuré longtemps inédit. Roaldès donne alors une explication qui relève de l’étymologie superficielle : auxerrois parce que le plant viendrait d’Auxerre, en Bourgogne. Bien des observateurs sont demeurés réticents à adopter cette explication au cours du temps. On sait aujourd’hui que le Cot est un cépage du sud-ouest issu du croisement de la Madelaine Noire des Charentes et du Prunelard. La vaste propagation du Cot s’est accompagnée de nombreux noms locaux dont Auxerrois (souvent Oxerrois) n’a pas fait partie. Dans le sud-ouest, Cotte rouge (Cote, Coste) et Pied de Perdrix furent les noms les plus largement répandus, suivis de noms plus vernaculaires, comme Noir de Pressac ou Gourdoux.  Dans la Loire, Caux, Cors furent majoritaites et Samoireau le fut dans les vignobles plus septentrionaux. Il faut aussi rappeler qu’un Auxerrois blanc  existait dans le nord-est de la France, notamment en Alsace de nos jours (voir Pl@ntgrape).

En 2001, Guy Lavignac, ampélographe spécialiste du sud-ouest de la France, écrivait que Auserrès en langue d’oc  pouvait être à l’origine d’Auxerrois en langue française et que cet Ausserrès pouvait renvoyer à un vignoble proche de Cahors. Je me suis fait l’écho à plusieurs reprises de cette explication qui présentait une hypothèse séduisante, car rationnelle et fondée sur un mode de désignation bien attesté ailleurs. La proposition de G. Lavignac souffre d’un  défaut important : la forme autserrès est absente des sources écrites que nous avons consultées récemment ; notamment de l’enquête de Dupré de Saint-Maur où l’on trouve auxerrois et oxerrois à plusieurs reprises.

Il y a du nouveau en la matière. Vient de paraître un ouvrage très instructif sous la direction de Patrice Foissac, Pascal Griset et Léonard Laborie Vins de Cahors et du Quercy. Léonard Laborie, lorsque nous préparions la manifestation Renaissance du Côt à Amboise en 2019, avait largement contribué à me convaincre qu’autserrès n’était pas la solution au problème sémantique d’Auxerrois.

Dans l’ouvrage cité, Patrice Foissac étudie l’étymologie d’Auxerrois et, au terme d’une analyse qu’il faut lire en détail, conclut que le nom trouve sa source dans le latin austerus : sombre, foncé / âpre au goût / sévère…

Dans cette optique, je renvoie à l’article 52 de ce blog dans lequel je citais le Dictionaire Francoislatin dans l’édition de  Jean Thierry de 1564. A l’article Samoireau, nom de l’Auxerrois dans les vignobles septentrionaux, Jean Thierry donnait cette définition : Samoireau, espece de gros raisin fort noir, faisant vin aspre & rude

Les premiers dictionnaires bilingues avaient pour objet d’aider les savants à exprimer dans la langue universelle qu’était le latin des notions, des choses ou des faits dépourvus d’équivalents en latin classique. Ici la variété, connue sous un nom nouveau en langue française dans la France septentrionale, est décrite par les propriétés qui la distinguent.  Cette définition, contemporaine de la source apparente du cépage dans l’écrit – il est nécessairement plus ancien dans les vignes – étaye la proposition de Patrice Foissac en cumulant les principales significations d’auxerrois-austerus : couleur foncée du raisin,  âpreté et austérité du vin.
C’est un exemple des cas où le nom donné à un cépage anticipe le produit escompté.

Il y a aussi dans ce livre du nouveau dans l’explication de l’origine du nom Malbec proposée par L. Laborie… J’y reviendrai.

Références
– Guy Lavignac, Cépages du sud-ouest, Editions du Rouergue/Inra, 2001.
– Patrice Foissac, Pascal Griset et Léonard Laborie Vins de Cahors et du Quercy Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaiine, Pessac 2020.
– voir aussi les n° 22, 34, 82, 85 de ce blog
– Les noms Samoireau et Côt dans les vignobles du Val de Loire (16e -19e s.) – Recherches sur l’histoire des cépages de Loire, 4, 2016

https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01362338

97. Du nouveau dans l’étymologie du nom Auxerrois au 16e siècle

96. Le Genouillet du Berry hier et aujourd’hui

Cépage noir, le Genouillet a été une variété  très répandue dans le Berry. Comme tous les cépages modestes, il est très mal documenté dans les sources anciennes mais divers écrits originaux du 18e et du 19e siècles le font apparaître comme l’un des cépages qui faisaient, selon la formulation alors courante,  le « fond des vignes » du Berry. Il est certainement plus ancien que le milieu du 18e siècle, sans que l’on puisse être plus précis.

La biologie moléculaire a récemment précisé son origine génétique. Les ampélographes ont en effet établi que le Genouillet N  a  eu pour parents le Gouais et le Tressot (Pl@ntGrape). Le lieu de l’obtention du Genouillet n’est pas connu. Il se rattache certes à la sphère bourguignonne mais peut très bien avoir été obtenu et développé dans le Berry où les cépages en provenance de Bourgogne étaient légion. Ce que j’ai  dit précedemment dans le n°92, à propos du Romorantin, s’applique en tous points au Genouillet.

J’ai lu récemment sur le site d’un producteur de Genouillet  dans le Cher que ce cépage pouvait être l’ancêtre du Gamay. J’ignore d’où provient cette allégation mais elle est fausse et infondée. Le Gamay a, lui, pour ascendants directs le Gouais et le Pinot (Pl@ntgrape). Genouillet et Gamay appartiennent donc à deux lignées distinctes de cépages « bourguignons » qui ne partagent qu’un seul ascendant. Ils n’ont, entre eux, aucun lien d’ascendance et de descendance. Le Genouillet peut avoir été obtenu dans un vignoble ligérien, ce qui n’est pas le cas du Gamay.

Les noms du Genouillet, dans la province ancienne de  Berry (départements actuels du Cher et de l’Indre) sont des variantes du nom retenu au 19e siècle : genoilleret, genoillet, genoyere, etc.  selon diverses graphies. Le cépage est présent à plusieurs reprises dans l’enquête de Dupré de Saint-Maur de 1783-84, dans les circonscriptions d’Issoudun et de Saint-Amand-Montrond. Il n’est pas attesté hors du Berry. Il est souvent cité au 19e siècle et a pratiquement disparu à la suite de la crise phylloxérique car il a fait partie de ces très nombreux cépages vernaculaires pour lesquels la recherche de porte-greffes adaptés n’a pas été conduite à terme à la fin du 19e siècle.

La culture du Genouillet a été rétablie grâce à la volonté opiniâtre de quelques vignerons du Cher et de l’Indre, tout particulièrement celle de Maryline et Jean-Jacuqes Smith et grâce à celle de personnalités du Berry. Le maire de Sainte-Lizaigne, Pascal Pauvrehomme,  poursuit depuis des années une action en faveur de la renaissance du vignoble d’Issoudun.  Le Genouillet, malgré tous ces efforts,  n’est pas aujourd’hui définitivement sorti d’affaire, avec ses quelques hectares plantés.

Voir à ce sujet la présentation faite aux Rencontres des cépages modestes en 2014 par Jacques Aubourg.
http://www.rencontres-des-cepages-modestes.com/documents/cepages_hist/k_Genouillet-Aubourg_2014.pdf
Voir aussi, André Deyrieux, Genouillet, commando résurrection, dans l’ouvrage collectif sous sa direction A la Rencontre des cépages modesteset oubliés, Eds. Dunod, 2016 et 2018 (2e éd.).

96. Le Genouillet du Berry hier et aujourd’hui

95. Massé doux à Esvres vers 1740

Les Archives départementales d’Indre-et-Loire conservent, sous la cote B44,  un document des environs de 1740 dans lequel est mentionnée une treille de Massé doux, à Esvres, en Indre-et-Loire.

Voici l’analyse du document par de C. de Grandmaison, dans l’ Inventaire sommaire  publié en 1878, tome 1, p.14 :
B44 (portefeuille, 1718-1740)
Baronnie de Véretz. Commission donnée par Jean Adriansin de Casant, bailli, à Françoise Angot, veuve de Jacques Rouillé bourgeois de Tours, pour découvrir les particuliers qui, par malice, avaient coupé ras de terres, sans les emporter, onze gros ceps d’une treille de Massé doux, chargée de fruits.
Cette treille est sans doute la vigne de la closerie du Roujoux (située entre Beauregard et le barrage actuel à aiguilles de Véretz) mentionnée dans l’acte E151. Communication de M. Michel Le Goff que je remercie.

Dans le texte, il n’est pas question de culture de la vigne mais d’une plainte à la suite d’un acte de malveillance. Le contexte est donc anecdotique. Néanmoins cet acte, qui fait état d’« une treille  composée de treize gros seps de Massé doux », sous cette graphie,  se révèle être à ce jour la plus ancienne mention connue du lignage orléanais sous son nom alors en usage en Touraine.

Ici la date ne peut être précisée car le document est partiellement tronqué. Il manque l’angle supérieur droit du premier folio où devait se trouver la date. La plaignante; Françoise Angot, était la veuve de Jacques Rouillé dit « le jeune », décédé  entre juillet 1734 et, au plus tard, mars 1739, ce qui donne un terminus post quem.  La présence de vignes au lieu-dit Roujou(x), mentionnée dans l’acte , se retrouve dans le plan cadastral napoléonien qui indique bien une parcelle de vigne à l’ouest de l’habitation nommée Roujou. Ces éléments extérieurs reconstitués par M. Michel Le Goff, que je remercie de leur communication, localisent la vigne et datent le document des environs de 1740.

Jusqu’ici, massé doux apparaissait sous la graphie macé doux dans l’enquête de Dupré de Saint-Maur en 1783-84, sans localisation. Le nom tourangeau est ensuite utilisé à de nombreuses reprises dans l’enquête préfectorale de 1808. Le cépage est alors presque exclusivement cultivé dans la moitié orientale du département, à l’est de Tours. Dans le Loir-et-Cher, limitrophe, il portait le nom de lignage.
Pour rappel, le nom lignage apparaît, dans les sources écrites, au 15e siècle dans l’Orléanais où il est d’un usage courant au 18e siècle. La culture de cette variété, sous ses deux noms, paraît couvrir la partie du Val qui s’étend entre Orléans et Tours. L’assise spatiale de ce cépage a diminué au cours du 19e siècle pour se limiter au Loir-et-Cher et à l’Indre-et-Loire. Il a disparu à la suite de la crise phylloxérique.

Cette découverte fortuite montre que par la collection de mentions éparses dans des documents originaux, nous remontons peu à peu le fil de l’existence de ces variétés modestes rarement mentionnées et presque jamais nommées. Les actes de justice sont précieux en ce que, même hors contexte viticole, ils ont pour particularité de présenter des énoncés détaillés et précis.

Il a très souvent été question de lignage et de massé doux ici :
Voir les n° 18, 19, 27, 32, 42, 67, 69, 71 et 72

95. Massé doux à Esvres vers 1740

94. Documents originaux de l’enquête de Dupré de Saint-Maur de 1783

A quelques-uns nous avons, il y a un peu plus d’un an, mis en ligne la transcription intégrale de l’enquête que diligenta Nicolas Dupré de Saint-Maur, intendant de Guyenne, pour, comme il l’écrivit, fixer la nomenclature de la vigne (voir art. 81).

Les pièces d’archives de cette enquête, conduite en deux temps, sont aujourd’hui  conservées à la bibliothèque municipale de Bordeaux, pour ce qui est de l’ancienne province de Guyenne (1784), et pour partie  aux archives départementales de la Gironde, pour ce qui concerne les autres provinces du royaume qui répondirent aux sollicitations de Dupré de Saint-Maur, l’année précédente. De nombreuses mentions de noms de cépages, plus de 5000, se trouvent dans ces archives.

Or, les pièces conservées aux Archives départementales de Gironde viennent d’être numérisées, ce qui donne à qui le souhaite un accès direct aux documents originaux. Chacun est donc désormais en mesure de confronter notre lecture à la pièce manuscrite qui lui correspond, ce qui est un précieux acquis. Parfois, en effet, la lecture des noms des cépages est sujette à caution …

La partie de l’enquête accessible concerne les envois, en 1783, par les généralités d’Aix, Auch, Montauban, Languedoc (en partie), La Rochelle, Paris (en partie), Metz (en partie), Soissons, Dijon, Bourges, Auvergne.

Trois dossiers intéressent directement les vignobles de Loire :
l’envoi de Bourges pour le Berry, celui de Riom pour l’Auvergne et bizarrement une note envoyée depuis La Rochelle pour l’Anjou qui se trouvait alors dans la généralité de Tours, absente de l’enquête.

L’accès à la source est aisé :
archives.gironde.fr
puis C 1349 dans l’onglet rechercher

Bonne lecture

l’enquête de 1782-84 a été mentionnée à plusieurs reprises auparavant,
cf. les n° 69, 79, 80, 81, 83

94. Documents originaux de l’enquête de Dupré de Saint-Maur de 1783

93. Auvernats, gois et pinaux à Trôo en 1556

Michel Garrault, chanoine de Trôo, dans la vallée du Loir (aujourd’hui en Loir-et-Cher) tenait un journal (1543-1598) dans lequel il relatait les faits notables. En 1556, la date très précoce des vendanges lui inspira la notation suivante :

« L’an 1556 au mois d’août on commença à vendanger les auvernats tout à main ; je vendangy mes gois le lendemain de nostre dame mi-oust et mes pinaux à la fin du dit mois. Il n’y avait plus à vendanger le 4 septembre. »

Trois variétés sont citées, les auvernats, les gois et les pinaux, vendangés dans cet ordre, au cours du mois d’août. Les auvernats dans la première quinzaine d’août, les gouas à partir du 16 août, les pinaux fin août et tout début septembre, avant le 5. 
Cette chronologie  livre un indice utile pour déterminer quel nom actuel de cépage se trouve derrière le nom ancien ; et surtout pour identifier auvernats = pinot (noir) et pinaux = chenin.

Auvernat est alors un nom de Pinot dans le vignoble orlénanais, nom très utilisé en aval ; à cette époque, auvernat désigne (toujours ?) un Pinor Noir. Les ampélographes ont établi que sa maturité est précoce (Pl@ntgrape).

Les deux autres plants sont en revanche de maturité dite tardive :
Gouas, donc Gouais, est un gros producteur (et un grand géniteur) de raisins blancs pour la cuve et la table, très répandu, notamment dans la Loire.
Dans ces circonstances, les Pinaux, vendangés les derniers, peuvent sans difficulté être vus comme étant le Chenin.

Ainsi les noms rapprochés des dates établissent à un degré de fiabilité rare pour le 16e siècle que le chanoine Michel Garrault cultivait le Pinot très probablement noir et le Chenin blanc pour des vins de qualité ; peut-être que le Gouais était destiné à la table mais il peut avoir été associé aux deux précédents.

Mes remerciements à M. Benoît Bouvet pour la communication de cette mention issue de la Chronique de Michel Garrault, dans le Bulletin de la Société archéologique, scientifique et littéraire du Vendômois.1878

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k433599d/f239.image
http://www.vendomois.fr/societeArcheologique/bibliotheque/index.php?css=nomargin&lvl=bulletin_display&id=17

93. Auvernats, gois et pinaux à Trôo en 1556

92. Génétique et lieu d’obtention

Je lisais récemment, dans un échange sur internet à propos du cépage Romorantin, que cette variété ne pouvait être que bourguignonne puisque ses deux parents, pinot et gouais, l’étaient.

Eh bien non !  Certes il a été établi récemment (Pl@ntGrape) que le cépage Romorantin B est issu du croisement d’une variante du Pinot Noir N, le Pinot Teinturier N, et du Gouais B, comme le sont des cépages bourguignons tels le Chardonnay B, l’Aligoté B, le Melon B, le Gamay N et d’autres mais …
pour antant, l’origine biologique n’entraîne pas mécaniquement l’origine géographique. Pinot Noir N et Gouais B ont été très largement diffusés et utilisés ensemble en France, pendant des siècles, au moins dans les vignobles septentrionaux. Une fois implantées et acclimatées dans des vignes, ces variétés ont fort bien pu se croiser spontanément, ou être croisées volontairement, puis le résultat fixé, dans n’importe quel vignoble où elles ont trouvé une terre d’accueil, c’est-à-dire un milieu favorable à leur développement.

Ainsi, sans que cela soit une preuve irréfutable, on ne trouve pas de trace substantielle du Romorantin B dans les vignobles de l’est et du nord-est, bourguignons, champenois ou autres, sous les noms anciens que sont dannery et framboise, selon les ampélographes du 19e siècle.

En revanche, on trouve quelques traces du nom  dannery dans le cours supérieur de la Loire au 18e siècle (Berry, Auvergne) et du nom framboise dans le cours central du fleuve, notamment l’Orléanais ; ce dernier,  framboise, en compagnie de l’auvernat teint et du gouais dès 1723, chez Jacques Boullay.

Proposer une obtention du Romorantin à une date inconnue mais antérieure à 1700  dans la Loire, peut-être dans  l’Orléanais très lié à la Bourgogne auxerroise, à partir de cépages introduits depuis la Bourgogne depuis plusieurs siècles, est une hypothèse de travail acceptable, en l’état des connaissances.
Origine biologique et origine géographique ne vont pas obligatoirement de pair. Les cépages sont de grands voyageurs.

voir aussi, car il a souvent été question de romorantin dans ces pages, les n°39, 38,33, 59, 46, 43

92. Génétique et lieu d’obtention