103. Un cépage peut-il être « identitaire » ?


Depuis quelque temps, certains cépages sont, de plus en plus souvent, dits « identitaires ». Cette qualification s’applique en priorité à des variétés que l’on souhaite distinguer des cépages dits, à l’opposé,  internationaux, ceux que l’on retrouve dans de nombreux vignobles sur tous les continents. Ce qualificatif récent peut être une simple facilité de langage, impropre mais sans grande conséquence, ou au contraire s’inscrire, sciemment ou non, dans un courant de pensée plus vaste qui gagne du terrain en ce début de 21e siècle. Quoi qu’il en soit, qualifier un cépage d’identitaire accrédite et banalise  l’identitarisme en vogue dans certains milieux par l’adoption du vocabulaire de ces derniers.

Contrairement à un individu, un cépage ne peut pas être identitaire par sa pensée. S’il ne peut être « identitaire » à titre individuel, un cépage peut-il porter une identité collective qu’on lui attribuerait ?
Comment définir un cépage identitaire à la lumière des déclarations que l’on peut lire ? Ce serait une variété attachée à un vignoble, à une petite région, un indigène. Faut-il que ses antécédents, ses parents, soient aussi du coin ? La question n’est pas posée, parfois il peut avoir été assimilé, être en quelque sorte devenu « de souche ». Il lui faut surtout ne pas être sorti du pays d’où il est, si possible depuis très longtemps. Cela élimine bien des variétés et resserre l’étau sur les cépages vernaculaires. Encore que certains cépages répandus commencent d’être qualifiés d’identitaires comme, dans le Val de Loire, le Chenin ou le Cot.

L’identité collective, celle à quoi entend renvoyer la qualification d’identitaire, résulte, comme la distinction, d’un grand nombre de facteurs variés inscrits dans la longue durée. Que l’on évoque l’identité d’un peuple, celle d’une province ou d’un pays, un élément isolé ou un individu ne peut porter seul cette identité, au motif suffisant qu’il serait de tel endroit. Il lui faut être inscrit au milieu d’autres traits dans un contexte historique, géographique, social, culturel etc. Un élément seul peut être représentatif ou emblématique, il ne peut pas être « identitaire ». Alençon ou Cholet ne se résument pas à leur dentelle, Marseille à son savon ou Le Puy à ses lentilles. Réciproquement chacun de ces éléments ne porte pas l’identité du lieu d’où il est issu.

On observe un glissement de l’identité d’un cépage que les ampélographes s’efforcent de cerner avec succès à une supposée capacité particulière de certains cépages qui seraient à la fois l’apanage et le révélateur d’un lieu plus ou moins étendu (plutôt moins que plus), sortis de leur contexte et au détriment de leurs voisins qui participent d’un même encépagement. Dans une population, c’est choisir le plus rare pour le déclarer le plus représentatif. Il y a une marge entre constater que des variétés sont typiques, représentatives, emblématiques parfois d’un vignoble et les déclarer identitaires. Le Grolleau ou l’Orbois ne sont pas identitaires du Val de Loire, pas plus que le Genouillet le serait du Berry, l’ Abouriou du Marmandais, le Trousseau du Jura, le Macabeu du Roussillon, le Bia de la Savoie ou la Rolle de la Provence.
Présenter les choses ainsi consiste à prendre la question à l’envers. Peut-être ces cépages sont-ils constitutifs d’une identité qui pourrait être revendiquée par ces vignobles, mais après qu’ils ont été resitués au milieu de bien d’autres éléments. On peut en effet à la rigueur, quoique avec précaution, circonscrire l’identité d’un vignoble ; il demeure moins ambigu de parler du caractère spécifique voire de l’originalité de ce vignoble, en étudiant l’encépagement qui le caractérise et qui a très probablement varié à de nombreuses reprises au cours des siècles. L’identité collective renvoie à un socle commun éprouvé par la longue durée. L’histoire individuelle des cépages vernaculaires est souvent brève dans la documentation, seuls certains des « grands cépages », ceux que l’on veut éliminer ici, présentent une plus longue histoire documentaire.

De plus, dans les déclarations qui sont faites «  tel cépage est identitaire de tel endroit », on ne s’embarrasse pas d’arguments car l’exclusivité paraît être une vertu supplémentaire sinon suffisante. On atteint là un autre palier. Dans cette perspective, seraient donc les plus identitaires ceux des cépages propres à un (petit) vignoble ou à un « terroir », ceux que l’on qualifie habituellement de locaux ou de vernaculaires. Il est bon d’être de là, de façon immémoriale. C’est-à-dire être de ceux des cépages dont la propagation a été, pour autant qu’on le sache, restreinte. Il est paradoxal de fonder la vertu, la plus-value de l’identité sur une forme d’insuccès. Ce qui en effet, ferait le propre d’une identité ampélographique enviable serait ce qui n’a pas rencontré d’accueil favorable aux alentours et est demeuré confiné. Cela souligne un défaut conceptuel de cette perspective qui augmente l’effet pervers de la prise de distance systématique avec les « grands » cépages « mondialisés ».
Parfois un cépage est présenté comme le porteur de l’identité d’une ancienne province et/ou d’une langue régionale. Il y aurait beaucoup à dire sur ce que l’on sait, et surtout ignore, de l’origine de ces prétendus cépages identitaires.

Si ce n’est pas une approximation langagière, la qualification se réfère alors au moins implicitement aux thèses variées de l’identitarisme. Or, replacer un « cépage identitaire » dans le contexte de l’identitarisme n’est pas rassurant. Ce courant de pensée multiforme est situé et revendiqué également aux extrêmes. D’un coté, chaque minorité n’existerait que par l’exacerbation de sa différence, qui serait constitutive et irréductible : nul ou rien n’est comparable à mon groupe. Les différenciations qui concourent à l’atomisation sont ici sans fin. À l’autre bout de la chaîne, la pureté des origines supposées est revendiquée comme fondement de l’identité, accompagnée du rejet de toute forme de métissage.
Les deux positions sont antinomiques avec ce que l’on sait de l’origine biologique et géographique des variétés de la vigne cultivée identifiées de façon irréfutable par les ampélographes. Les vignes cultivées forment des populations métissées et les écogéogroupes sont une réalité historique. L’arrière-plan de ces théories a en commun, par le transfert subreptice dans les vignobles de positions idéologiques,  de manifester le rejet de la domination exercée par les « grands » cépages sur les minorités et de promouvoir des survivants qui seraient les véritables individus de souche. Ces positions partagent leur essentialisme. Or tout porte à penser que l’on ne naît pas cépage, on le devient !

Dans tous les cas, ce qui est identitaire conduit à un repli sur soi et au rejet d’autrui au motif de l’altérité. La notion de cépage identitaire ne repose sur aucun fondement scientifique solide. Par ailleurs, le travail engagé un peu partout et qui reste à accomplir autour des cépages traditionnels oubliés ou délaissés pour de multiples raisons (climatiques, culturelles, économiques …) est suffisamment déterminant et difficile à conduire. Il peut être qualifié de cent façons, sans que l’on ait recours à une dénomination douteuse.


Peut-être vaudrait-il mieux tout simplement se garder de parler de « cépages identitaires » ?

103. Un cépage peut-il être « identitaire » ?

102. La descendance du Gouais dans les vignobles ligériens

La réputation des raisins et celle des vins issus des vignes qui portaient ce nom étaient détestables, à de très rares exceptions près. Les raisins étaient le plus souvent blancs mais des gouais noirs sont aussi mentionnés, peut-être s’agissait-il de gamay. 

Le nom, sous de multiple variantes, est attesté depuis le 13e siècle, sans que l’on sache précisément ce qu’il désignait au départ. Sans preuve pour étayer l’hypothèse, j’ai acquis la conviction qu’au début, puis assez souvent et longtemps par la suite, gouais et ses variantes ont désigné diverses sortes de cépages productifs aux fruits insipides. Le nom a parallèlement été appliqué à un cépage particulier, celui que nous connaissons. Le même phénomène est observable en allemand avec le nom Heunisch qui désigne le Gouais dans la nomenclature.

Ce cépage a été très largement répandu das les vignobles de France. Des noms distincts  sont attestés dont certains résultent de confusions, entre autres (en France seule)  : pendrillard dans l’Aisne, enfariné dans l’est lombard dans l’Aube et l’Yonne, gouge(t) dans le centre-est, moreau dans la Nièvre, bouillaud dans le centre-ouest, guinlan dans le sud-ouest, sadoule bouvier dans les Landes et le Gers, mendic, gueuche, issal dans l’Aveyron, etc.

La connaissance du cépage que l’on cantonnait jusqu’à récemment à la France septentrionale et surtout au quart nord-est du pays, a été profondément bouleversée par les travaux conduits en biologie moléculaire. Il est apparu que le gouais avait été un puissant géniteur comme l’indique le titre de l’article de synthèse publié en 2004 par J.-M. Boursiquot, T. Lacombe, J. Bowers et C. Meredith sous le titre « Le Gouais, un cépage clé du patrimoine européen ».

Le Gouais est alors apparu être le parent de nombre de cépages

Dans les cépages utilisé dans la Loire

avec le Pinot Noir : l’Aligoté, le Chardonnay, le Melon, le Romorantin

avec le Tressot : le Genouillet

avec le Chenin : le Meslier Saint-Francois

En descendent aussi

l’Orbois, l’Abondance, le Grolleau, la Folle Blanche, le Pineau d’Aunis et probablement d’autres anciens cépages mal identifiés comme le pétoin et le chevrolin dans le Berry.

La date, voire la période historique, de naissance du cépage tardivement attesté sous le nom de Gouais reste à ce jour inconnue. Le rôle fondateur du cépage dans le patrimoine ampélographique invite à le classer parmi les cépages très anciens.

Source

J.-M. Boursiquot, T. Lacombe, J. Bowers et C. Meredith « Le Gouais, un cépage clé du patrimoine européen » Bulletin de l’OIV  875-876, 2004 : 5-18.

102. La descendance du Gouais dans les vignobles ligériens

101. Cépage et hybride dans la terminologie

Dans chaque champ scientifique, l’élaboration, souvent lente, laborieuse et évolutive d’une terminologie et d’une nomenclature ont pour objet de rendre l’objet étudié intelligible au plus grand nombre.

A cette fin, il faut que les termes et les noms choisis soient univoques, portent une signification étroite, ce qui évite les malentendus. Pour ce qui est de la vigne cultivée, la nomenclature des variétés est aujourd’hui clairement établie. Il n’en va pas de même lorsqu’il est question de la terminologie qui concerne les diverses espèces de vignes cultivées, surtout depuis l’introduction massive en Europe d’espèces ou de variétés de vignes américaines à la fin du 19e siècle.

Tout le monde  – c’est à dire botanistes, ampélographes, historiens, vignerons, œnologues, sommeliers, amateurs, consommateurs, etc. –  gagnerait à ce que les deux termes le plus couramment usités, cépage et hybride, désignent sans équivoque deux catégories de vignes cultivées distinguées sur des critères objectifs et irréfutables. Aujourd’hui la confusion entre les vignes à vin traditionnelles, qui appartiennent à la seule espèce vinifera et des vignes récentes et contemporaines issues d’espèces autres croisées avec des vinifera sont toutes couramment dénommées cépages, souvent en cultivant l’ambiguïté, par la même occasion.
Les nouvelles variétés dites résistantes issues de croisements interspécifiques sont en passe d’investir les vignobles historiques, y compris ceux en appellation d’origine contrôlée (AOC/AOP) et d’y concurrencer les vinifera traditionnelles avant peut-être de les remplacer.

Ce mouvement d’ampleur aux conséquences inconnues ne peut être dissimulé, comme c’est le cas à l’heure actuelle, en dénommant cépage tout le matériel végétal utilisé. Notamment les amateurs et les consommateurs de vins d’appellation doivent être informés du fait que, sous une appellation traditionnelle, ils pourront, sans nécessairement le savoir, boire des produits qui ne seront plus issus des seuls vinifera. Par exemple, la revue professionnelle Vitisphère annonce ce mois-ci que le syndicat général des vignerons des vins de Champagne vient de se prononcer en faveur l’introduction du « cépage » sic Voltis à titre expérimental. Or Voltis est une variété interspécifiques, un hybride (cf. à ce sujet, l’article précédent).

Deux termes simples, univoques et aisément compréhensibles, peuvent servir à dénommer ces deux catégories distinctes de vigne cultivée : cépage pour désigner les seules variétés de vinifera issues de croisements intraspécifiques traditionnels, c’est-à-dire plurimillénaires, hybride pour désigner les variétés interspécifiques, issues de croisements récents entre diverses espèces. La distinction majeure s’effectue alors autour d’intra et d’inter espèce(s).

Selon ses propres convictions chacun pourra trouver des arguments historiques pour approuver ou rejeter cette proposition, car depuis la fin du 19e  siècle la documentation est en permanence contradictoire. On y trouve tout et son contraire dans l’usage des mots cépage et hybride. Or le propre d’une terminologie est de s’affiner au fil des questions qui se font jour en étrécissant de façon consensuelle le sens de mots univoques pour qu’ils restent porteurs des éclaircissements nécessaires à mesure que la connaissance progresse et que les méthodes et techniques ouvrent de nouveaux horizons. La probabilité que cela advienne est en l’occurrence quasi nulle tant les intérêts en jeu sont importants et l’entretien de la confusion profitable. C’est en tout cas la distinction dont j’ai fait et ferai usage ici, par souci de clarté.
Un mulet est un mulet, ni un cheval ni un âne.

101. Cépage et hybride dans la terminologie

100. Cépages et hybrides au début du 21e siècle

Par définition ce blog, dit d’ampélographie rétrospective, est tourné vers l’histoire ancienne ou récente des variétés de vitis vinifera, les cépages. J’avais prévu de consacrer ce centième article au Gouais, cépage médiocre et décrié mais grand géniteur, grand pourvoyeur de variétés en Europe. De nombreux cépages des vignobles échelonnés au fil de la Loire ont d’ailleurs le Gouais pour parent ou antécédent, ce qui justifiait que quelques lignes lui fussent consacrées.
Mais l’actualité invite à se tourner vers le présent et l’avenir.

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100. Cépages et hybrides au début du 21e siècle

99. Un nouveau cépage reconnu en 2019, le Melon Rouge

L’existence de cette nouvelle variété a été officiellement reconnue en 2019 par une inscription dans la liste A du Catalogue officiel des variétés de vigne. Il s’agit du Melon Rouge Rg, issu d’une mutation du Melon, qui a été observée dès 1995 dans le vignoble nantais.

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99. Un nouveau cépage reconnu en 2019, le Melon Rouge

98. Berligou, nom local de Pinot noir et non cépage

Il y a quelque temps, j’ai intitulé un billet (le n°91) le Berligou, cépage breton. C’était une erreur qu’il convient de rectifier.
Le Berligou n’est pas « une variété autonome, un cépage à proprement parler »  comme je le proposais en ayant lu trop rapidement les rares écrits qui lui sont consacrés.

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98. Berligou, nom local de Pinot noir et non cépage

97. Du nouveau dans l’étymologie du nom Auxerrois au 16e siècle

Il s’agit ici de l’Auxerrois noir du Quercy, le Cot ou Malbec de la nomenclature officielle actuelle.

L’origine de ce nom est ambiguë. La source la plus ancienne connue du nom Auxerrois est le Discours sur le Vin de François Roaldès, un juriste de l’université de Cahors mort en 1589 dont le travail n’est pas daté avec précision car demeuré longtemps inédit. Roaldès donne alors une explication qui relève de l’étymologie superficielle : auxerrois parce que le plant viendrait d’Auxerre, en Bourgogne. Bien des observateurs sont demeurés réticents à adopter cette explication au cours du temps. On sait aujourd’hui que le Cot est un cépage du sud-ouest issu du croisement de la Madelaine Noire des Charentes et du Prunelard. La vaste propagation du Cot s’est accompagnée de nombreux noms locaux dont Auxerrois (souvent Oxerrois) n’a pas fait partie. Dans le sud-ouest, Cotte rouge (Cote, Coste) et Pied de Perdrix furent les noms les plus largement répandus, suivis de noms plus vernaculaires, comme Noir de Pressac ou Gourdoux.  Dans la Loire, Caux, Cors furent majoritaites et Samoireau le fut dans les vignobles plus septentrionaux. Il faut aussi rappeler qu’un Auxerrois blanc  existait dans le nord-est de la France, notamment en Alsace de nos jours (voir Pl@ntgrape).

En 2001, Guy Lavignac, ampélographe spécialiste du sud-ouest de la France, écrivait que Auserrès en langue d’oc  pouvait être à l’origine d’Auxerrois en langue française et que cet Ausserrès pouvait renvoyer à un vignoble proche de Cahors. Je me suis fait l’écho à plusieurs reprises de cette explication qui présentait une hypothèse séduisante, car rationnelle et fondée sur un mode de désignation bien attesté ailleurs. La proposition de G. Lavignac souffre d’un  défaut important : la forme autserrès est absente des sources écrites que nous avons consultées récemment ; notamment de l’enquête de Dupré de Saint-Maur où l’on trouve auxerrois et oxerrois à plusieurs reprises.

Il y a du nouveau en la matière. Vient de paraître un ouvrage très instructif sous la direction de Patrice Foissac, Pascal Griset et Léonard Laborie Vins de Cahors et du Quercy. Léonard Laborie, lorsque nous préparions la manifestation Renaissance du Côt à Amboise en 2019, avait largement contribué à me convaincre qu’autserrès n’était pas la solution au problème sémantique d’Auxerrois.

Dans l’ouvrage cité, Patrice Foissac étudie l’étymologie d’Auxerrois et, au terme d’une analyse qu’il faut lire en détail, conclut que le nom trouve sa source dans le latin austerus : sombre, foncé / âpre au goût / sévère…

Dans cette optique, je renvoie à l’article 52 de ce blog dans lequel je citais le Dictionaire Francoislatin dans l’édition de  Jean Thierry de 1564. A l’article Samoireau, nom de l’Auxerrois dans les vignobles septentrionaux, Jean Thierry donnait cette définition : Samoireau, espece de gros raisin fort noir, faisant vin aspre & rude

Les premiers dictionnaires bilingues avaient pour objet d’aider les savants à exprimer dans la langue universelle qu’était le latin des notions, des choses ou des faits dépourvus d’équivalents en latin classique. Ici la variété, connue sous un nom nouveau en langue française dans la France septentrionale, est décrite par les propriétés qui la distinguent.  Cette définition, contemporaine de la source apparente du cépage dans l’écrit – il est nécessairement plus ancien dans les vignes – étaye la proposition de Patrice Foissac en cumulant les principales significations d’auxerrois-austerus : couleur foncée du raisin,  âpreté et austérité du vin.
C’est un exemple des cas où le nom donné à un cépage anticipe le produit escompté.

Il y a aussi dans ce livre du nouveau dans l’explication de l’origine du nom Malbec proposée par L. Laborie… J’y reviendrai.

Références
– Guy Lavignac, Cépages du sud-ouest, Editions du Rouergue/Inra, 2001.
– Patrice Foissac, Pascal Griset et Léonard Laborie Vins de Cahors et du Quercy Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaiine, Pessac 2020.
– voir aussi les n° 22, 34, 82, 85 de ce blog
– Les noms Samoireau et Côt dans les vignobles du Val de Loire (16e -19e s.) – Recherches sur l’histoire des cépages de Loire, 4, 2016

https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01362338

97. Du nouveau dans l’étymologie du nom Auxerrois au 16e siècle

96. Le Genouillet du Berry hier et aujourd’hui

Cépage noir, le Genouillet a été une variété  très répandue dans le Berry. Comme tous les cépages modestes, il est très mal documenté dans les sources anciennes mais divers écrits originaux du 18e et du 19e siècles le font apparaître comme l’un des cépages qui faisaient, selon la formulation alors courante,  le « fond des vignes » du Berry. Il est certainement plus ancien que le milieu du 18e siècle, sans que l’on puisse être plus précis.

La biologie moléculaire a récemment précisé son origine génétique. Les ampélographes ont en effet établi que le Genouillet N  a  eu pour parents le Gouais et le Tressot (Pl@ntGrape). Le lieu de l’obtention du Genouillet n’est pas connu. Il se rattache certes à la sphère bourguignonne mais peut très bien avoir été obtenu et développé dans le Berry où les cépages en provenance de Bourgogne étaient légion. Ce que j’ai  dit précedemment dans le n°92, à propos du Romorantin, s’applique en tous points au Genouillet.

J’ai lu récemment sur le site d’un producteur de Genouillet  dans le Cher que ce cépage pouvait être l’ancêtre du Gamay. J’ignore d’où provient cette allégation mais elle est fausse et infondée. Le Gamay a, lui, pour ascendants directs le Gouais et le Pinot (Pl@ntgrape). Genouillet et Gamay appartiennent donc à deux lignées distinctes de cépages « bourguignons » qui ne partagent qu’un seul ascendant. Ils n’ont, entre eux, aucun lien d’ascendance et de descendance. Le Genouillet peut avoir été obtenu dans un vignoble ligérien, ce qui n’est pas le cas du Gamay.

Les noms du Genouillet, dans la province ancienne de  Berry (départements actuels du Cher et de l’Indre) sont des variantes du nom retenu au 19e siècle : genoilleret, genoillet, genoyere, etc.  selon diverses graphies. Le cépage est présent à plusieurs reprises dans l’enquête de Dupré de Saint-Maur de 1783-84, dans les circonscriptions d’Issoudun et de Saint-Amand-Montrond. Il n’est pas attesté hors du Berry. Il est souvent cité au 19e siècle et a pratiquement disparu à la suite de la crise phylloxérique car il a fait partie de ces très nombreux cépages vernaculaires pour lesquels la recherche de porte-greffes adaptés n’a pas été conduite à terme à la fin du 19e siècle.

La culture du Genouillet a été rétablie grâce à la volonté opiniâtre de quelques vignerons du Cher et de l’Indre, tout particulièrement celle de Maryline et Jean-Jacuqes Smith et grâce à celle de personnalités du Berry. Le maire de Sainte-Lizaigne, Pascal Pauvrehomme,  poursuit depuis des années une action en faveur de la renaissance du vignoble d’Issoudun.  Le Genouillet, malgré tous ces efforts,  n’est pas aujourd’hui définitivement sorti d’affaire, avec ses quelques hectares plantés.

Voir à ce sujet la présentation faite aux Rencontres des cépages modestes en 2014 par Jacques Aubourg.
http://www.rencontres-des-cepages-modestes.com/documents/cepages_hist/k_Genouillet-Aubourg_2014.pdf
Voir aussi, André Deyrieux, Genouillet, commando résurrection, dans l’ouvrage collectif sous sa direction A la Rencontre des cépages modesteset oubliés, Eds. Dunod, 2016 et 2018 (2e éd.).

96. Le Genouillet du Berry hier et aujourd’hui

95. Massé doux à Esvres vers 1740

Les Archives départementales d’Indre-et-Loire conservent, sous la cote B44,  un document des environs de 1740 dans lequel est mentionnée une treille de Massé doux, à Esvres, en Indre-et-Loire.

Voici l’analyse du document par de C. de Grandmaison, dans l’ Inventaire sommaire  publié en 1878, tome 1, p.14 :
B44 (portefeuille, 1718-1740)
Baronnie de Véretz. Commission donnée par Jean Adriansin de Casant, bailli, à Françoise Angot, veuve de Jacques Rouillé bourgeois de Tours, pour découvrir les particuliers qui, par malice, avaient coupé ras de terres, sans les emporter, onze gros ceps d’une treille de Massé doux, chargée de fruits.
Cette treille est sans doute la vigne de la closerie du Roujoux (située entre Beauregard et le barrage actuel à aiguilles de Véretz) mentionnée dans l’acte E151. Communication de M. Michel Le Goff que je remercie.

Dans le texte, il n’est pas question de culture de la vigne mais d’une plainte à la suite d’un acte de malveillance. Le contexte est donc anecdotique. Néanmoins cet acte, qui fait état d’« une treille  composée de treize gros seps de Massé doux », sous cette graphie,  se révèle être à ce jour la plus ancienne mention connue du lignage orléanais sous son nom alors en usage en Touraine.

Ici la date ne peut être précisée car le document est partiellement tronqué. Il manque l’angle supérieur droit du premier folio où devait se trouver la date. La plaignante; Françoise Angot, était la veuve de Jacques Rouillé dit « le jeune », décédé  entre juillet 1734 et, au plus tard, mars 1739, ce qui donne un terminus post quem.  La présence de vignes au lieu-dit Roujou(x), mentionnée dans l’acte , se retrouve dans le plan cadastral napoléonien qui indique bien une parcelle de vigne à l’ouest de l’habitation nommée Roujou. Ces éléments extérieurs reconstitués par M. Michel Le Goff, que je remercie de leur communication, localisent la vigne et datent le document des environs de 1740.

Jusqu’ici, massé doux apparaissait sous la graphie macé doux dans l’enquête de Dupré de Saint-Maur en 1783-84, sans localisation. Le nom tourangeau est ensuite utilisé à de nombreuses reprises dans l’enquête préfectorale de 1808. Le cépage est alors presque exclusivement cultivé dans la moitié orientale du département, à l’est de Tours. Dans le Loir-et-Cher, limitrophe, il portait le nom de lignage.
Pour rappel, le nom lignage apparaît, dans les sources écrites, au 15e siècle dans l’Orléanais où il est d’un usage courant au 18e siècle. La culture de cette variété, sous ses deux noms, paraît couvrir la partie du Val qui s’étend entre Orléans et Tours. L’assise spatiale de ce cépage a diminué au cours du 19e siècle pour se limiter au Loir-et-Cher et à l’Indre-et-Loire. Il a disparu à la suite de la crise phylloxérique.

Cette découverte fortuite montre que par la collection de mentions éparses dans des documents originaux, nous remontons peu à peu le fil de l’existence de ces variétés modestes rarement mentionnées et presque jamais nommées. Les actes de justice sont précieux en ce que, même hors contexte viticole, ils ont pour particularité de présenter des énoncés détaillés et précis.

Il a très souvent été question de lignage et de massé doux ici :
Voir les n° 18, 19, 27, 32, 42, 67, 69, 71 et 72

95. Massé doux à Esvres vers 1740

94. Documents originaux de l’enquête de Dupré de Saint-Maur de 1783

A quelques-uns nous avons, il y a un peu plus d’un an, mis en ligne la transcription intégrale de l’enquête que diligenta Nicolas Dupré de Saint-Maur, intendant de Guyenne, pour, comme il l’écrivit, fixer la nomenclature de la vigne (voir art. 81).

Les pièces d’archives de cette enquête, conduite en deux temps, sont aujourd’hui  conservées à la bibliothèque municipale de Bordeaux, pour ce qui est de l’ancienne province de Guyenne (1784), et pour partie  aux archives départementales de la Gironde, pour ce qui concerne les autres provinces du royaume qui répondirent aux sollicitations de Dupré de Saint-Maur, l’année précédente. De nombreuses mentions de noms de cépages, plus de 5000, se trouvent dans ces archives.

Or, les pièces conservées aux Archives départementales de Gironde viennent d’être numérisées, ce qui donne à qui le souhaite un accès direct aux documents originaux. Chacun est donc désormais en mesure de confronter notre lecture à la pièce manuscrite qui lui correspond, ce qui est un précieux acquis. Parfois, en effet, la lecture des noms des cépages est sujette à caution …

La partie de l’enquête accessible concerne les envois, en 1783, par les généralités d’Aix, Auch, Montauban, Languedoc (en partie), La Rochelle, Paris (en partie), Metz (en partie), Soissons, Dijon, Bourges, Auvergne.

Trois dossiers intéressent directement les vignobles de Loire :
l’envoi de Bourges pour le Berry, celui de Riom pour l’Auvergne et bizarrement une note envoyée depuis La Rochelle pour l’Anjou qui se trouvait alors dans la généralité de Tours, absente de l’enquête.

L’accès à la source est aisé :
archives.gironde.fr
puis C 1349 dans l’onglet rechercher

Bonne lecture

l’enquête de 1782-84 a été mentionnée à plusieurs reprises auparavant,
cf. les n° 69, 79, 80, 81, 83

94. Documents originaux de l’enquête de Dupré de Saint-Maur de 1783