103. Un cépage peut-il être « identitaire » ?


Depuis quelque temps, certains cépages sont, de plus en plus souvent, dits « identitaires ». Cette qualification s’applique en priorité à des variétés que l’on souhaite distinguer des cépages dits, à l’opposé,  internationaux, ceux que l’on retrouve dans de nombreux vignobles sur tous les continents. Ce qualificatif récent peut être une simple facilité de langage, impropre mais sans grande conséquence, ou au contraire s’inscrire, sciemment ou non, dans un courant de pensée plus vaste qui gagne du terrain en ce début de 21e siècle. Quoi qu’il en soit, qualifier un cépage d’identitaire accrédite et banalise  l’identitarisme en vogue dans certains milieux par l’adoption du vocabulaire de ces derniers.

Contrairement à un individu, un cépage ne peut pas être identitaire par sa pensée. S’il ne peut être « identitaire » à titre individuel, un cépage peut-il porter une identité collective qu’on lui attribuerait ?
Comment définir un cépage identitaire à la lumière des déclarations que l’on peut lire ? Ce serait une variété attachée à un vignoble, à une petite région, un indigène. Faut-il que ses antécédents, ses parents, soient aussi du coin ? La question n’est pas posée, parfois il peut avoir été assimilé, être en quelque sorte devenu « de souche ». Il lui faut surtout ne pas être sorti du pays d’où il est, si possible depuis très longtemps. Cela élimine bien des variétés et resserre l’étau sur les cépages vernaculaires. Encore que certains cépages répandus commencent d’être qualifiés d’identitaires comme, dans le Val de Loire, le Chenin ou le Cot.

L’identité collective, celle à quoi entend renvoyer la qualification d’identitaire, résulte, comme la distinction, d’un grand nombre de facteurs variés inscrits dans la longue durée. Que l’on évoque l’identité d’un peuple, celle d’une province ou d’un pays, un élément isolé ou un individu ne peut porter seul cette identité, au motif suffisant qu’il serait de tel endroit. Il lui faut être inscrit au milieu d’autres traits dans un contexte historique, géographique, social, culturel etc. Un élément seul peut être représentatif ou emblématique, il ne peut pas être « identitaire ». Alençon ou Cholet ne se résument pas à leur dentelle, Marseille à son savon ou Le Puy à ses lentilles. Réciproquement chacun de ces éléments ne porte pas l’identité du lieu d’où il est issu.

On observe un glissement de l’identité d’un cépage que les ampélographes s’efforcent de cerner avec succès à une supposée capacité particulière de certains cépages qui seraient à la fois l’apanage et le révélateur d’un lieu plus ou moins étendu (plutôt moins que plus), sortis de leur contexte et au détriment de leurs voisins qui participent d’un même encépagement. Dans une population, c’est choisir le plus rare pour le déclarer le plus représentatif. Il y a une marge entre constater que des variétés sont typiques, représentatives, emblématiques parfois d’un vignoble et les déclarer identitaires. Le Grolleau ou l’Orbois ne sont pas identitaires du Val de Loire, pas plus que le Genouillet le serait du Berry, l’ Abouriou du Marmandais, le Trousseau du Jura, le Macabeu du Roussillon, le Bia de la Savoie ou la Rolle de la Provence.
Présenter les choses ainsi consiste à prendre la question à l’envers. Peut-être ces cépages sont-ils constitutifs d’une identité qui pourrait être revendiquée par ces vignobles, mais après qu’ils ont été resitués au milieu de bien d’autres éléments. On peut en effet à la rigueur, quoique avec précaution, circonscrire l’identité d’un vignoble ; il demeure moins ambigu de parler du caractère spécifique voire de l’originalité de ce vignoble, en étudiant l’encépagement qui le caractérise et qui a très probablement varié à de nombreuses reprises au cours des siècles. L’identité collective renvoie à un socle commun éprouvé par la longue durée. L’histoire individuelle des cépages vernaculaires est souvent brève dans la documentation, seuls certains des « grands cépages », ceux que l’on veut éliminer ici, présentent une plus longue histoire documentaire.

De plus, dans les déclarations qui sont faites «  tel cépage est identitaire de tel endroit », on ne s’embarrasse pas d’arguments car l’exclusivité paraît être une vertu supplémentaire sinon suffisante. On atteint là un autre palier. Dans cette perspective, seraient donc les plus identitaires ceux des cépages propres à un (petit) vignoble ou à un « terroir », ceux que l’on qualifie habituellement de locaux ou de vernaculaires. Il est bon d’être de là, de façon immémoriale. C’est-à-dire être de ceux des cépages dont la propagation a été, pour autant qu’on le sache, restreinte. Il est paradoxal de fonder la vertu, la plus-value de l’identité sur une forme d’insuccès. Ce qui en effet, ferait le propre d’une identité ampélographique enviable serait ce qui n’a pas rencontré d’accueil favorable aux alentours et est demeuré confiné. Cela souligne un défaut conceptuel de cette perspective qui augmente l’effet pervers de la prise de distance systématique avec les « grands » cépages « mondialisés ».
Parfois un cépage est présenté comme le porteur de l’identité d’une ancienne province et/ou d’une langue régionale. Il y aurait beaucoup à dire sur ce que l’on sait, et surtout ignore, de l’origine de ces prétendus cépages identitaires.

Si ce n’est pas une approximation langagière, la qualification se réfère alors au moins implicitement aux thèses variées de l’identitarisme. Or, replacer un « cépage identitaire » dans le contexte de l’identitarisme n’est pas rassurant. Ce courant de pensée multiforme est situé et revendiqué également aux extrêmes. D’un coté, chaque minorité n’existerait que par l’exacerbation de sa différence, qui serait constitutive et irréductible : nul ou rien n’est comparable à mon groupe. Les différenciations qui concourent à l’atomisation sont ici sans fin. À l’autre bout de la chaîne, la pureté des origines supposées est revendiquée comme fondement de l’identité, accompagnée du rejet de toute forme de métissage.
Les deux positions sont antinomiques avec ce que l’on sait de l’origine biologique et géographique des variétés de la vigne cultivée identifiées de façon irréfutable par les ampélographes. Les vignes cultivées forment des populations métissées et les écogéogroupes sont une réalité historique. L’arrière-plan de ces théories a en commun, par le transfert subreptice dans les vignobles de positions idéologiques,  de manifester le rejet de la domination exercée par les « grands » cépages sur les minorités et de promouvoir des survivants qui seraient les véritables individus de souche. Ces positions partagent leur essentialisme. Or tout porte à penser que l’on ne naît pas cépage, on le devient !

Dans tous les cas, ce qui est identitaire conduit à un repli sur soi et au rejet d’autrui au motif de l’altérité. La notion de cépage identitaire ne repose sur aucun fondement scientifique solide. Par ailleurs, le travail engagé un peu partout et qui reste à accomplir autour des cépages traditionnels oubliés ou délaissés pour de multiples raisons (climatiques, culturelles, économiques …) est suffisamment déterminant et difficile à conduire. Il peut être qualifié de cent façons, sans que l’on ait recours à une dénomination douteuse.


Peut-être vaudrait-il mieux tout simplement se garder de parler de « cépages identitaires » ?

103. Un cépage peut-il être « identitaire » ?