107. Gouay devient le morillon, vers 1400

Cette assertion est due au poète Eustache Deschamps et date des environs de 1400. Deschamps a occupé de nombreuses fonctions au service de la famille royale à la fin du 14e siècle. Champenois, il fut un connaisseur des vignobles septentrionaux bien informé et l’un des rares auteurs qui portèrent une attention soutenue aux plants qu’il nomma à maintes reprises dans son oeuvre poétique.

La ballade intitulée « Il ne regne au jour d’hui que fols » rapporte le dialogue entre un laboureur, un bûcheron et un vigneron ; voici ce que déclare ce dernier, appelé le vignier :

Le bon plant ne fait que changier
Gouay devient le morillon.
Non pas par default de façon,
Mais pour le cours du temps isnel
Tousjours en mal 

Comment entendre ces mots ?

Le bon plant est voué à dégénérer de façon irrémédiable et rapide (isnel).

Ainsi le morillon, nom qui désigne alors les meilleurs plants rouges et leurs vins, très souvent à cette date le pinot noir peu productif, se transforme en gouais, nom qui, à l’opposé, désigne les plants donnant en quantité des vins médiocres, rouges ou blancs. Morillon et gouais furent à la fois des noms précis de variétés et des noms collectifs partagés désignant respectivement le bon et le mauvais.

L’idée exprimée ici pour la première fois de la variabilité des variétés dans le temps a prévalu jusque dans les années 1800-1850. Ce sont les ampélographes du 19e siècle qui ont théorisé la pratique pluri-séculaire de la multiplication des plants par bouture ou par marcotte qui fixe un cultivar alors que la reproduction par semis contribue à l’évolution génétique de la variété. Au Moyen Age, la multiplication végétative était largement pratiquée, attestée par le maintien des variétés (les cépages), mais l’idée vraie que naturellement, c’est-à-dire par reproduction sexuée spontanée, les plants perdaient les qualités que la sélection leur avait données, était vue non pas comme un phénomène naturel mais comme une déchéance.

La contradiction entre la pratique et les explications de cette pratique sont patents :
– par bouturage ou marcottage, donc multiplication végétative, on savait sélectionner ce que l’on considérait être le plus intéressant qualitativement ou quantitativement
mais
-ce faisant, le désordre introduit à l’ordre des choses manifestait un interdit d’ordre anthropologique : l’Homme en modifiant la nature telle qu’elle procédait de la Création ne pouvait que courir à l’échec, d’où l’inévitable changement en mal.

Source : Eustache Deschamps Oeuvres complètes Eds Queux de Saint-Hilaire, G. Raynaud, TIII. p.52-53 Ballade « Il ne regne au jour d’hui que fols »

107. Gouay devient le morillon, vers 1400

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