108. L’expression de la modernité en 1850

La modernité dont il s’agit ici est bien entendu celle de l’ampélographie, discipline ou pratique alors en plein essor, quoique à ses balbutiements.

Identifier et nommer constituaient alors les deux volets prioritaires du travail que s’assignaient les ampélographes pour pouvoir sortir de l’embrouillamini de ce que l’on appela dès lors, à mon avis à tort, la synonymie (il aurait été plus exact de parler de noms ou de traductions vernaculaires).

Identifier nécessitait la comparaison  des ceps à partir d’une batterie de descripteurs qui s’affinait au fil des observations et permettait de circonscrire les propriétés qui caractérisaient un cépage, distinguaient chaque cep de ses voisins, en collection et dans les vignes.
Aussi importante, car elle ouvrait la voie au partage du savoir, fut la nouvelle pratique qui consista simultanément à choisir et à imposer un nom exclusif et unique pour chaque cépage identifié.

Voici l’un des premiers exemples de cette expression revendiquée de la modernité. On la doit à l’un des fondateurs de l’ampélographie, Alexandre-Pierre Odart, (dit comte Odart), en 1854 :

CHENIN NOIR : aussi l’ai-je reçu sous le nom de
PINOT D’AUNIS. Je désire donc qu’on adopte le nom que je lui donne de Chenin noir ; car il en est manifestement une variété : même feuillage, même forme de grappe et de grains, même fertilité, mais un peu plus de facilité à mûrir ; de même pas la moindre communauté de caractère avec les Pinots de Bourgogne {…] Il est cultivé en grand et presque exclusivement dans quelques vignobles du Loir-et-Cher, notamment à Troo, commune don
t les vins sont des plus estimés du département…

(Peu importe l’erreur d’identification en ce début de la discipline : il a en effet été établi depuis que le Pineau d’Aunis n’avait rien à voir avec le Chenin  mais ce n’est pas la question traitée ici). Dans le cas présent, il s’agissait de donner à la variété un nom significatif, censé rattacher ce pineau d’Aunis à la famille des pineaux de Loire qu’Odart proposait de dénommer chenins pour les distinguer des pinots bourguignons.

Cette citation peut être rapprochée d’une autre dans laquelle le même Odart précise sa façon de procéder :
MALBECK et aussi LUCKENS (Gironde).
COT DE BORDEAUX (Indre-et-Loire). Ses deux premiers noms lui viennent de deux propriétaires qui en ont le plus propagé la culture ; et le dernier de ce qu’il est de la famille des Côts, qui fait le fond de nos vignes dans le premier arrondissement d’Indre-et-Loire, et que ce plant a été tiré du Bordelais. Il est moins sujet à la coulure que notre vieux Côt ; mais aussi son vin est inférieur en qualité […] Quoique M. de Secondat ait aussi appliqué les noms de Malbeck et de Luckens à notre ancien Côt ou Auxerrois du département du Lot, il en a d’autres que j’ai cru plus convenable de ne désigner par ces noms que celui que je viens de décrire ; de cette manière, il n’y a plus de confusion.

Si le principe du choix d’un nom parmi plusieurs paraît avoir arrêté dès les années 1830-1850, l’application occupa toute la suite du siècle, cépage par cépage, comme on construisait un édifice pierre à pierre. On peut voir dans L’Ampelographie de Viala et Vermorel en sept volumes (1901-1910), par 80 collaborateurs répartis dans toute la France, la concrétisation d’un programme qui mobilisa les énergies pendant des décennies.

La nouveauté consista, pour les cultivars les plus répandus, dans le remplacement de divers noms, parfois partagés par plusieurs variétés, par un nom unique et exclusif.

108. L’expression de la modernité en 1850

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